Dienstag, 10. Juli 2007

Le Quartier

Que personne ne bouge / Pas un élu, pas un seul candidat à la candidature socialiste, pas non plus la candidate désignée, n'ont eu un mot pour dénoncer, déployer ou seulement regretter, ce que les intégristes obtus de l'écologie ont fait de notre capitale. "La destruction de Paris", magnifique article de Michel Deguy publié dans Libération du 24 janvier, que nous donnons plus loin dans sa version longue, n'a éveillé nul écho chez nos politiques, non seulement les socialistes, mais, à notre connaissance, tous les autres.

Je tiens pour ma part à souligner un aspect des choses dont Michel Deguy n'a pas parlé, qui est pourtant lié intimement à son propos. Paris - et la gauche y a contribué autant que la droite - est à la lettre une cité policière, la plus gendarmée de toutes les capitales d'Europe. Impossible de parcourir plus de cinq cents mètres sans tomber sur une voiture de police, sirène hurlante ou pas, sur un fourgon plus volumineux, sur des argousins en rollers, particulièrement hargneux, des cyclistes bleus en VTT qui fondent sur leur proie à l'instar des cavaliers de la vieille police montée, des groupes pèdestres de quatre ou cinq, cinq ou six, embusqués en des lieux où la "foute" ne peut pas ne pas être commise, encerclant le coupable comme s'il était un grand criminel. La police a la charge de réprimer ceux qui ne se plient pas ou ne comprennent rien (ne s'y plient pas parce qu'elles sont incompréhensibles) aux lubies circulatoires du tueur de voitures préféré de l'Hôtel de Ville, l'intouchable Denis Baupin. Les nouveautés des burotechnocrates, prêts à tous les coups au nom de l'écologie érigée en foi aveugle, sont dangereuses, voire mortelles, et coûtent très cher aux citoyens que nous sommes, qui ne fûmes jamais à ce point méprisés. Il se chuchote que, pour payer les travaux herculéens qu'elle entrepenait, la municipalité dût emprunter à l'Etat et qu'elle est à l'origine du déluge de contraventions qui s'abattit alors sur les automobilistes, leur arrachant points et argent, une facon commode de se soulager de sa dette. Le but est clair et maintenant avéré : priver les automobilistes des points de leur permis pour leur interdire de conduire (le permis à points est une géniale invention du chevènementiste George Sarre), les dégoûter en jouant sur leurs nerfs et en leur faisant perdre un temps "transports en commun". Quels transports ? Monsieur Baupin expérimente-t-il l'impossibilité de trouver un taxi aux heures de pointe ? A-t-il tenté quelque chose contre le malthusianisme scandaleux de cette corporation ? A-t-il raté des trains parce que le RER s'arrête brutalement dans un tunnel pendant de longues minutes ? Sait-il que pour des gens âges aux bronches fragiles, prendre le métro est la source d'un redoublement des maux dont ils souffrent et de nouvelles affections ? Pour certains, marcher sous la pluie, dans le froid, jusqu' à un arrêt d'autobus, attendre celui-ci bien plus longtemps qu'on ne le prétend, ou ne pas même réussir à se protéger sous ce maigre abri car des SDF aux trognes moyenâgeuses s'y sont avec raison installés, tous cartons déployés, signifie à coup sûr la maladie, l'obligation de garder la chambre ou de se faire hospitaliser. Les obsédés de l'ordre et de la norme qui gouvernent la ville annoncent leurs plans extrême : interdire par exemple les voies sur berge aux voitures ou fermer le centre de Paris. Devant le tollé, ils reculent, ils disent qu'ils retirent. Mais ils font semblant, ils sont retors, obstinés, et parviennent à leurs fins. Les declarations du poupin Baupin sont édifiantes : ce chevalier blanc défie chacun de nous en combat singulier. Il a tout pouvoir, il rigole, il est tranquille. Le rêve est en marche : si je sors de chez moi le dimanche, je ne peux pas tourner à gauche car c'est un sens interdit et sur la droite, à cinquante mètres, la rue est barrée car seuls les cycliste et je roule dans Paris quand il ne pleut pas et ne fait pas trop froid. Les autobus me frôlent la jambe à toute berzingue dans notre couloir commun et la croissance exponentielle des motos, scooters, mobylettes, résultat le plus certain de la nouvelle politique, forme comme un nid de bruyantes et dangereuses guêpes autour de malheureux vélocipédiste. Contre la concession à lui faite des panneaux Decaux universel livrera, paraît-il, à la ville vingt mille vélos que chacun, selon un systéme encore non dévoilé, pourra chevaucher à sa guise et laisser où bon lui semblera. J'imagine que seront créés des garages spéciaux pour la construction desquels il faudra encore défoncer quelques rues ! Mais Paris n'est pas ennemi que des cyclistes, il l'est des commercants du boulevard Magenta et de dix autres artères, condamnés à vivoter ou à faire faillite parce qu'un beau matin les défonceurs s'installent pour des mois afin de réduire plus encore les voies de circulation, élargir les trottoirs, marquer de longues surélévations de sinistre béton gris nos boulevards, nos avenues, et même d'étroites rues, qui indiquent la frontière entre l'espace commun - celui des bus - et l'espace privé, celui des malheureuses bagnoles qui s'étouffent dans la thrombose dont parle Deguy. Si vous ne mourez pas de thrombose, vous risquez la mort violente ou la blessure grave. Roulez boulevard Saint-Germain en direction de Saint-Michel et tendez de tourner à droite dans les rues de Seine ou de l'Odéon par exemple, vous vous exposez au pire : protégés par la ligne grise qui délimite le couloir de la liberté, les taxis foncent au vert et vous empêchent de passer. Si vous tendez pourtant de le faire parce que vous n'avez pas d'autre choix, vous avez toutes les chances d'être heurté à grande vitesse par le travers droit de votre véhicule. Les imbéciles ne sont pas rares et ne craignent ni de mourir ni de donner la mort pourvu que ce soit dans leur droit. "J'ai priorité", disent-ils aprés l'accident tandis qu'on évacue les blessés. Tout est à revoir de cette notion de priorité. Mais les piétons ne sont eux-mêmes pas à l'abri du danger. Je me suis moi-même égaré à pied dans les damiers peints sur l'asphalte, ces marelles mortelles qui sont la marotte dernière du poupin écolo, ne sachant ni où ni quand passer, de qui, de quoi et d'ou me garder. Je ne suis pas le seul. Le sfeux de trafic sont de plus en plus lents. Paris était fluide, on fait maintenant du sur place dans des haltes piétinantes. Sur un point, je diverge de Michel Deguy : le piéton n'est pas roi. Le roi, l'ideal de nos technocrates, de tous les inventeurs de festivités pour le bon peuple, modernes panem et circenses (Paris-Plages, cohortes rolleriennes encadrées de sirènes policièrs, etc.), ce n'est pas le piéton, c'est le piéton domestiqué, espèce en voie de création, car on commence à sévir contre le piéton sauvage, celui qui s'est seulement assuré qu'il pouvait passer sans encombre et sans gêner personne, en regardant à droite et à gauche comme il l'a appris de ses parents. La répression gagne : des policiers interpellent grossièrement le pédestre contrevenant, le menacant d'amende, et je gage qu'il y aura bientôt un permis à points pour cyclistes et un autre, d'une couleur différente, pour piétons. Ceux qui, ayant perdu les points du permis voiture (et c'est très facile, tant la gent policière est devenue teigneuse, sourcilleuse et soustrait les points pour des vétilles), roulent en bécane et ne s'arrêtent pas en pleine côte, car ils ont vu la voie totalement libre et savent la pente rude, seront verbalisés de la même facon que leurs frères à quatre roues - on parle de 135 € d'amende et Madame le Maire de Strasbourg trouve que c'est "un peu cher" : il est clair en tout cas que la maladie de Paris gagne les autres villes de France! -, perdront un jour leurs points de vélo et peut-être leurs points de piéton. Ils seront alors condamnés à l'immobilité des grues ou des hérons, idéal encore masqué mais bien réel de poupines cervelles à qui le droit exorbitant de faire le bonheur des gens contre eux-mêmes a été conféré : Paris reluit, Paris se meurt, que plus personne ne bouge!

// De Claude Lanzmann.